Politique des carburants et équilibre macroéconomique : une lecture croisée entre finance, énergie et gestion publique

Politique des carburants et équilibre macroéconomique : une lecture croisée entre finance, énergie et gestion publique Réponse économique : pour ne pas perdre la boussole entre critique légitime et confusion méthodologique
J’ai lu l’article de l’ancien ministre Sid Ahmed Ould Abouh. À mon avis, le débat économique sérieux est nécessaire, surtout dans un contexte où s’entrecroisent les prix de l’énergie, l’inflation, le pouvoir d’achat, les dépenses publiques et la politique monétaire. Mais le danger de cet article est qu’il se présente comme une analyse économique rigoureuse, alors qu’une partie importante de ses conclusions repose sur des oppositions simplistes et sur une confusion entre plusieurs notions : inflation, subvention, déficit, souveraineté financière, investissement public et taux de change.
Premièrement, dire que l’économie n’est pas une science exacte est juste du point de vue de sa classification. Mais cela ne signifie pas que l’économie est un domaine d’impressions personnelles. L’économie n’est pas une science de laboratoire comme la physique, mais elle reste une discipline fondée sur la modélisation, la mesure, les contraintes et l’arbitrage entre plusieurs choix. L’une des règles de base de la politique économique est que toute décision a un coût : subventionner les carburants a un coût, augmenter les prix a un coût, distribuer des transferts monétaires a un coût, et reporter l’investissement public a également un coût.
La première faiblesse de l’article est de présenter le sujet comme un simple choix entre subventionner les carburants ou provoquer l’inflation. C’est une simplification excessive. La subvention des carburants peut réduire temporairement l’indice général des prix, mais elle ne supprime pas l’inflation. Elle la reporte ou la déplace vers les finances publiques, les réserves de change ou le taux de change. Si l’État finance l’écart entre le prix réel et le prix administré par l’endettement, par la consommation de ses ressources ou par la réduction des investissements productifs, il crée une autre pression qui apparaîtra plus tard sous forme de déficit, de dette ou de dépréciation de la monnaie.
C’est pour cette raison que les institutions économiques sérieuses ne recommandent les subventions généralisées aux carburants que comme mesure temporaire et très limitée. En effet, la subvention générale profite souvent davantage aux plus gros consommateurs d’énergie, c’est-à-dire aux ménages les plus aisés et aux grandes entreprises, qu’aux familles vulnérables. Le Fonds monétaire international souligne que les subventions énergétiques généralisées ont un coût budgétaire élevé, faussent l’allocation des ressources et ne ciblent pas efficacement les pauvres. La Banque mondiale a également insisté, dans le cas de la Mauritanie, sur l’importance de passer d’une subvention générale à des transferts monétaires ciblés à travers le registre social.
Deuxièmement, il n’est pas correct de présenter la hausse du taux directeur par la Banque centrale et la révision des prix des carburants par le gouvernement comme une contradiction automatique. La politique monétaire et la politique budgétaire n’utilisent pas toujours le même instrument. La Banque centrale relève son taux directeur pour limiter les effets inflationnistes secondaires, stabiliser les anticipations et réduire la pression sur la demande et la liquidité. Le gouvernement, de son côté, peut revoir les prix des carburants pour réduire le poids des subventions ou limiter le déséquilibre budgétaire. On peut discuter le calendrier et l’ampleur de la hausse, mais qualifier cela de « décisions qui s’annulent » relève davantage du jugement politique que de l’analyse économique.
L’information importante ici est que la Banque centrale de Mauritanie a relevé son taux directeur en mai 2026 de 6 % à 6,5 %, dans un contexte de retour des tensions inflationnistes. L’inflation annuelle en avril 2026 a également connu une hausse notable, estimée à 7,6 % selon les données relatives à l’indice national des prix. Toutefois, il est essentiel de distinguer entre l’inflation annuelle, le glissement mensuel et la moyenne des douze derniers mois. Confondre ces indicateurs peut conduire à des conclusions imprécises.
Troisièmement, dire que l’État « n’est pas une entreprise privée » est vrai, mais cela ne supprime pas la contrainte budgétaire. L’État n’est pas une entreprise, certes, mais il n’est pas non plus une entité située en dehors des lois économiques. S’il dépense au-delà de ses capacités de financement, le résultat sera l’un des trois suivants : hausse de la dette, pression sur la monnaie ou inflation. Protéger le citoyen ne consiste pas seulement à maintenir aujourd’hui un prix bas. Cela consiste aussi à préserver la stabilité de la monnaie, l’approvisionnement du marché, la continuité de l’investissement et l’équilibre financier de l’État.
Quatrièmement, affirmer que les transferts monétaires alimenteront automatiquement l’inflation doit être nuancé. Les transferts non ciblés peuvent effectivement être inflationnistes, notamment lorsqu’ils sont injectés dans une économie souffrant d’un déficit d’offre. En revanche, les transferts ciblés vers les familles vulnérables, financés par une réallocation des dépenses ou par la réduction d’une subvention injuste, sont moins coûteux et plus équitables qu’une subvention générale aux carburants. Il existe une différence majeure entre subventionner un litre de carburant dont bénéficie également le propriétaire d’une flotte ou d’une voiture de luxe, et soutenir directement une famille pauvre qui consacre l’essentiel de son revenu à l’alimentation et au transport.
Cinquièmement, lier les marchés publics payés partiellement en devises à un effondrement des réserves de change est exagéré. Toute économie en développement a besoin d’importer des équipements, des engins, des conduites, des matériaux, des technologies et des services techniques. Le problème n’est pas l’existence d’une composante importée, mais la nature du projet : est-il productif ? A-t-il un impact sur la croissance ? Améliore-t-il les infrastructures ? Réduit-il les coûts de transport ? Accroît-il la productivité des villes et des régions ? La dépense en devises n’est pas mauvaise en soi. Ce qui est problématique, c’est la dépense improductive ou mal étudiée.
Sixièmement, minimiser l’importance des projets publics en les qualifiant de « maquillage » est une généralisation injuste. En période de crise, il faut évidemment reporter les dépenses de prestige et les dépenses non prioritaires. Mais il ne faut pas bloquer l’investissement public productif. Les routes, les réseaux d’eau, l’assainissement, l’énergie, les écoles, les centres de santé, les marchés et les programmes de développement régional ne sont pas du maquillage s’ils sont structurés et fondés sur des priorités de développement claires. En économie, réduire l’investissement public pendant une crise peut soulager temporairement les finances, mais cela réduit la croissance future, augmente le chômage et retarde la correction des déséquilibres territoriaux.
Septièmement, l’affirmation selon laquelle « chaque point d’inflation détruit 0,1 % de croissance » ne peut pas être érigée en règle générale. La relation entre inflation et croissance n’est pas mécanique à ce point. L’effet de l’inflation sur la croissance dépend de son origine : s’agit-il d’un choc d’offre externe ? D’une expansion monétaire ? D’une dépréciation du taux de change ? D’un déficit de production locale ? D’une hausse des prix alimentaires et énergétiques ? Il dépend également du niveau de l’inflation et de la réponse de la politique monétaire et budgétaire. Une inflation élevée est évidemment nuisible, mais transformer une relation économique complexe en chiffre fixe applicable à tous les pays et à toutes les situations est une simplification non professionnelle.
Huitièmement, la critique du concept de « souveraineté financière » n’est pas convaincante. Même si le terme n’est pas utilisé sous la même formulation dans toute la littérature économique, son contenu est bien connu en économie politique et en finances publiques : capacité de l’État à mobiliser ses ressources, maîtriser son déficit, contrôler ses priorités de dépenses, protéger ses réserves, réduire sa vulnérabilité aux chocs extérieurs et améliorer sa part dans les revenus issus des ressources naturelles. La souveraineté financière ne signifie pas économie fermée ni autosuffisance totale. Elle signifie plutôt réduction de la dépendance financière et élargissement de la marge de décision nationale.
Il est également erroné de dire que l’État « ne possède pas ses ressources naturelles » parce qu’il fait appel à des sociétés étrangères. L’État possède la souveraineté juridique, réglementaire et fiscale sur ses ressources, même s’il ne possède pas toujours à lui seul le financement, la technologie et l’expertise opérationnelle nécessaires à leur exploitation. C’est pourquoi il conclut des contrats de partenariat, de partage de production ou de concession. La vraie question n’est pas de savoir si l’on fait appel ou non aux étrangers, mais si les contrats sont équilibrés, si la fiscalité est efficace, si le contenu local existe, si les compétences nationales se développent, et si les revenus sont transformés en infrastructures productives et en capital humain.
Neuvièmement, concernant les carburants, le bon traitement ne consiste ni à bloquer les prix indéfiniment, ni à les augmenter brutalement sans protection sociale. Une approche rationnelle doit reposer sur quatre instruments équilibrés :
Un mécanisme de tarification transparent, progressif et lié aux prix internationaux.
Un appui monétaire direct et temporaire aux ménages vulnérables et aux secteurs du transport les plus affectés.
La constitution d’un stock stratégique suffisant de carburants afin de réduire la vulnérabilité de l’approvisionnement.
L’accélération des investissements dans l’énergie locale, le gaz, l’électricité et le transport collectif afin de réduire la dépendance aux carburants importés.
Cette approche est très différente de la logique de la subvention généralisée qui paraît sociale en apparence, mais qui est souvent injuste dans sa distribution, coûteuse pour les finances publiques et dangereuse pour les équilibres macroéconomiques lorsqu’elle se prolonge. Le FMI lui-même a recommandé, dans le cas de la Mauritanie, la mise en place d’un mécanisme automatique de fixation des prix des carburants, accompagné de mesures compensatoires ciblées.
En conclusion, l’article soulève des questions légitimes, mais il ne propose pas une alternative économique cohérente. Oui, la protection du pouvoir d’achat est une priorité. Oui, le calendrier des décisions est important. Oui, la coordination entre le gouvernement et la Banque centrale est nécessaire. Oui, certaines dépenses publiques doivent être strictement hiérarchisées. Mais il ne faut pas transformer le débat en équation populiste selon laquelle il faudrait choisir entre une subvention généralisée des carburants et une trahison sociale.
La vraie boussole doit être la suivante : stabilité des prix, protection des ménages vulnérables, maîtrise du déficit, préservation des réserves, investissement productif et meilleure justice dans la distribution des soutiens publics. En revanche, maintenir artificiellement les prix sans financement durable, refuser les réformes au nom du pouvoir d’achat et contester tout investissement au nom de la crise constituent une recette politiquement confortable, mais économiquement dangereuse.
Le débat économique ne se mesure pas à la force des formules, mais à la solidité des hypothèses, à la précision des chiffres et à la clarté des alternatives. Sous cet angle, l’article nécessite de nombreuses corrections.

sam, 06/06/2026 - 21:44